Interview de Photographes

Sébastien Bergeron de Street Box Camera

dessin de Sacha Wewiorski

Connaissez-vous les afghan box, kamra-e-faoree, minuteros, lambé lambé, chambre gabonaise, cuban polaroïd, street box  ? A chaque pays, son nom pour désigner ces appareils ! Boîte en bois de la taille d’une petite valise cabine, les appareils de rue (d)étonnent dans le paysage argentique moderne. Vouées à disparaître dans l’indifférence totale à la fin des années 2000, elles font un retour fracassant depuis quelques années, grâce au travail de plusieurs passionnés bien décidés, à les sortir des oubliettes et leur redonner leurs lettres de noblesses, dans une renaissance aussi surprenante qu’inattendue. Peut-être en avez-vous déjà croisées sur les marchés cet été ? Résolument pédagogiques, insolites et globe-trotteuses. Hors norme. Elles ne laissent pas indifférent. Pourtant, rien de plus simple qu’une boîte afghane. Ces mallettes magiques combinent appareil photo (ou plutôt une chambre photographique archaïque) et une chambre noire pour le développement. Une afghan box c’est une « camera-labo », l’indispensable outil du photographe ambulant, du photographe de rue. C’est en octobre 2018 que j’ai moi-même craqué! J’ai alors fait connaissance avec Sébastien Bergeron et « Street Box Camera » sur les réseaux sociaux. Je reluquais depuis un bon moment les box artisanales qu’il fabriquait. Lorsqu’elle est enfin arrivée, avec sa bonne odeur de bois, j’étais hyper excitée mais  j’avais aussi une trouille dingue de ne pas réussir à m’en servir. Sébastien a été de très bons conseils pour mon démarrage. Pour en apprendre d’avantage sur lui, ces jolies boîtes et la photographie itinérante, nous allons aujourd’hui à la rencontre de Sébastien Bergeron, intervenant avec une amie au sein de « L’Ateliers des Petits Photographes », auprès d’enfants des écoles primaires, mais aussi et surtout fondateur de « Street Box Camera ».

Street Box Camera

Salut Sébastien, merci d’avoir accepté de répondre à mes questions, peux-tu te présenter s’il te plait ?

Salut Carine,

Hé bien, Sébastien, 36 ans, actuellement artisan à Street Box Camera, petite fabrique d’appareils photos pour photographes ambulants, passionné de photographie depuis de longues années, débrouillard depuis longtemps, menuisier autodidacte en apprentissage permanent. 

Sébastien Bergeron – Street Box Camera

Peux-tu nous expliquer depuis quand tu t’intéresses à la photographie et qu’est-ce qui t’y a amené ?

J’ai découvert mon intérêt pour la photographie un peu par hasard, en 2003, à l’époque où je travaillais dans une usine de brochage de magazines, en tant qu’ouvrier-intérimaire. Les cadences étaient infernales, et quand les machines tombaient en panne (ce qui arrivaient régulièrement), j’en profitais pour aller lire les magazines en bout de chaîne, pour passer le temps. Il y avait parfois le magazine GEO, ou le National Geographic. Je trouvais les photos super belles. A l’époque, pour moi, être photographe, c’était inenvisageable, c’était un truc de bourgeois, la peinture, la poésie, les arts en général, pareil. Ça m’intéressait pas du tout, j’avais beaucoup d’à priori surtout parce que je n’y connaissais absolument rien, et que je me projetais pas du tout dans ce milieu. Mais le magazine GEO, c’était une fenêtre ouverte sur des beaux paysages, et puis ça passait le temps.  Puis un jour, je me suis dit qu’avec ma paye, j’allais me payer un appareil-photo. J’ai acheté un appareil argentique, j’ai lu vite fait le manuel d’utilisation, et j’ai pris les murs de Paris en photo, en mode automatique (je t’ai dit que j’avais lu le manuel vite fait). Les peintures des artistes de rue (Mesnager, Mosko & Associés, Jef Aérosol, Speedy Graphito, Nemo, etc.) principalement, et quelques graffs.

Nemo Paris Veme

J’ai fait ça pendant deux ans, en notant les rues, le nom de l’artiste, les dates. Un travail de collectionneur plus que de photographe, comme dira plus tard, un de mes profs. C’était exactement ça, mais au moins, c’était très spontané. Au bout de deux ans, je me suis dit que j’allais peut-être reprendre les études et en apprendre plus sur la photo. Je vais faire court, c’est une cuite monumentale au nouvel an 2005, qui m’a permis de trouver ma future école photo, par chance. Ensuite, j’ai fait une demande de prêt étudiant, non sans mal, et huit mois après, je commençais mon école au Québec. Les frais de scolarité étaient gratuits pour les français, dans les Cégep. Le prêt m’a donc servi à vivre là-bas, plutôt qu’à payer mes études, à proprement parler.

Quelle est ta formation ?

J’ai étudié au Cégep de Matane, en Techniques de photographie, au Québec. Avec le recul, j’ai fait la bonne école, au mauvais moment, je dirais. J’étais trop immature, à l’époque. Mais malgré cela, les profs ont été extrêmement patients avec moi, m’ont donné la passion de la photographie, et peut-être sans s’en rendre compte d’excellentes bases pour continuer l’apprentissage par moi-même, ensuite.

Je ne regrette absolument pas d’avoir fait cette école, bien au contraire. L’équipe sur le département de photo était passionnée, très ouverte, d’excellents pédagogues. Ça m’a permis de découvrir plusieurs facettes du métier, et de faire le tri, entre ce qui me plaisait vraiment, et ce qui ne me servira sûrement plus jamais. Ça m’a été très utile, par la suite. Je m’en suis rendu compte plus tard. Avec le temps, je me suis même découvert un intérêt insoupçonnable pour la peinture, l’Histoire de l’Art et l’Histoire de la Photographie, grâce à Jean-Martin. Ce prof m’a appris une nouvelle langue, tout simplement. Cette expérience au Québec m’a permis de beaucoup réfléchir sur moi-même, mon comportement et d’évoluer.

Massiga et sa femme (c) Sébastien Bergeron – Street Box Camera

Peux-tu nous citer une photo qui t’a marquée et nous la décrire ?

Ces dernières années, j’ai découvert plusieurs photos qui m’ont marquées. On est bombardé de photographies à longueur de journées, des photographies marquantes, il y en a des tonnes. Le niveau est très élevé de nos jours.

Je vais plutôt te parler de deux photographies qui m’ont bouleversé. Dans mon échelle personnelle, c’est le niveau au dessus…

La première, c’est une photographie en noir et blanc de Yongzhi Chu, qui a gagné le World Press Photo dans la catégorie « Nature », en 2015. On y voit un singe dos à un mur, complètement apeuré, attaché avec une chaîne, à un petit vélo de cirque . Un homme est devant lui, et le menace, un fouet, à la main. On ne voit pas son visage. Cette image m’a fait pleuré de colère, la première fois que je l’ai vu. Pour moi, elle symbolise notre rapport actuel avec les animaux, et de manière plus large avec la Nature, dans sa globalité. Une névrose perpétuelle à vouloir exploiter et dominer jusqu’au ridicule. Cette photo, c’est notre profonde bêtise, mise en image. Il y a une autre photo de ce singe sur internet, où on le voit être obligé de marcher avec des échasses. Putain, quand je vois des images comme ça, une connerie d’un tel niveau, j’ai presque l’impression d’être un prix Nobel…

©Yongzhi Chu

La deuxième, c’est une photographie de Robin Hammond, tirée de son travail « Condemned », sur le traitement des maladies mentales dans les pays d’Afrique en crise. Ce travail photographique et ce livre ont été une véritable claque pour moi, tant par l’implication personnelle dans le travail, que par les photographies d’extrême qualité. C’est devenue une de mes références personnelles, de ce qu’est un travail de qualité, profond, et sur la manière de traiter un sujet, tant sur le plan photographique qu’humain.

La photographie en question a été prise en Somalie. En premier-plan, on y voit un jeune garçon de 13 ans, Ahmed Adan Ahmed, souffrant d’une maladie mentale, assis dans le sable, dans une tente d’un camp de Galkayo, les yeux dans le vide, une larme coulant le long de sa joue. En arrière-plan, on voit son pied, nu, attaché à un poteau. La légende de la photo sur le site du photographe nous apprend que… Je vous laisse aller voir, je ne vais pas recopier la légende. C’est la photo n°17.

Pour moi, cette image représente l’abandon résigné, les dangers de l’ignorance qui déshumanise et le manque de moyens. Je la trouve violente, très forte, très dure, mais nécessaire. C’est en voyant cette image, que j’ai eu envie d’acheter le livre, le lire, et au final, en apprendre plus sur un sujet, dont je n’avais jamais entendu parler.

Le travail de ce photographe dans son ensemble mérite un vrai coup d’œil.

Tu as pas mal bourlingué. En Afrique, notamment. A travers tous ces voyages, qu’as-tu appris sur toi ? Et sur ta relation avec la photographie ?

Bonne question. Qu’est-ce que j’ai appris sur moi… la débrouille, déjà, j’avais des bonnes bases, mais j’ai énormément progressé dans ce domaine grâce aux voyages, à me sortir de situations délicates en trouvant des solutions le plus rapidement possible, à me taire et plus écouter, à plus oser, à tomber réellement amoureux, à développer ma curiosité.

Tous mes voyages ont été systématiquement des expériences de plusieurs mois ou quelques années, parsemés en grande partie de bonnes rencontres, bonnes et mauvaises expériences, d’échec total et de réussites rassurantes, d’états de grâce et de journées chaotiques. Je n’ai jamais fait de voyages « parfaits », je te le dis honnêtement. L’expérience n’en est que plus enrichissante. On s’en rend compte après. Un voyage qui te fait vivre des états de grâce, mais met aussi l’accent sur ta propre connerie ou une que tu rencontres, te fait évoluer. C’est le but, non ?

Et sur ma relation à la photographie… apprendre que tout n’a pas besoin d’être pris en photo lors d’un voyage, d’une expérience, à essayer de trouver une photographie qui me ressemble. La fameuse « écriture photographique », c’est un saint graal pour moi. C’est dur à trouver, à honnêtement trouver. C’est elle qui rend la photographie, beaucoup plus subtile et compliquée, qu’elle en a l’air, et qui à mes yeux, en fait, l’aide à en faire un véritable métier.

Tata & son scooter. Fana, Mali – 2014. (c) Sébastien Bergeron

Yela, Mali – 2014. (c) Sébastien Bergeron

Y’a-t-il des points communs entre tous les photographes de rue ?

Mis à part un appareil-photo, je ne sais pas trop quoi répondre. J’ai été quelques fois très surpris, par le décalage entre le site internet d’une personne, sa démarche à l’écrit, son comportement sur internet, et voir la personne en vrai, travailler en direct, discuter avec. Comme l’impression de me faire arnaquer, et de me rendre compte, qu’Internet, c’est l’art de transformer une cerise en pastèque.

Je préfère donc pas trop m’aventurer à lister les points communs.

Sébastien à Avignon

Avignon 2013

Est-il facile de trouver de la chimie/du papier sensible partout dans le monde ?

J’ai envie de te dire oui, hormis dans quelques régions du continent africain, où ce sont souvent des voyageurs d’Europe ou de Russie, qui ramènent les consommables style chimies, papiers photo, à des locaux.

J’ai fait une liste dans un article sur la page Facebook de Street Box Camera. J’avais listé pas mal de labos et boutiques photos, à travers le monde.

Il existe différents types de chambres de rue. Afghanes, africaines… Peux-tu nous expliquer les différences ?

Il existe effectivement des différences, mais le principe du procédé reste exactement le même.

Les chambres dites « Africaines » ont le manchon à l’arrière fixé à une porte, et une boite en ex-croissance sur le côté qui sert à stocker le papier à l’intérieur de l’appareil. On fait la mise au point en regardant à travers le manchon. L’avantage, c’est qu’elle sont très pratiques à utiliser, car on a la place de bien manœuvrer à l’intérieur, les mouvements sont aisés. Par contre, elles sont plus grosses, plus lourdes, plus encombrantes.

Les chambres dites « afghanes » ont le manchon sur le côté, le système de mise au point est plus condensé. Avec un peu de patience, on arrive à très bien se débrouiller avec.

Voilà, ce que j’en ai compris, en tout cas.

Box 29, 30 et 31 par Street Box Camera

N’est-il pas un peu contradictoire d’enseigner la photo argentique à des enfants qui ont tous un smartphone ? Qu’est-ce qui te motive à transmettre ?

Contradictoire, je ne sais pas, anachronique, sûrement ! En 2011, on a créé « L’Atelier Des Petits Photographes » avec Justine, des ateliers de photo destinés aux enfants des écoles primaires. Les enfants ont une curiosité naturelle, leur faire découvrir la photo argentique, c’est leur faire faire un voyage dans le temps, et leur montrer qu’il n’existe pas qu’une seule façon de faire des photographies, et qu’une image peut avoir plus d’impact, qu’ils ne peuvent imaginer. Atelier sténopé, photogramme géant, mise en scène, construction de street box, on a essayé plusieurs types d’ateliers, toujours en rapport avec la photo argentique, parfois en labo, parfois plus axé sur le bricolage. Avec Justine, on a souvent travaillé avec des enfants de 6 à 12 ans.

Atelier St Martin du Bois-SBC

Atelier St Martin du Bois-SBC

Atelier St Martin du Bois- SBC

Le but est de leur faire découvrir une technique, sans les termes lourds techniques, que de toute manière, très peu retiennent. Vulgariser sans dénaturer. C’est pas toujours évident.

Les chimies sont devenus des « eaux magiques », par exemple, dans le langage enfantin. Faire appel à leur imagination pour retenir, plutôt que les assommer de termes techniques, et de noms de produits.

J’ai même parfois l’impression qu’ils savent mieux appréciés la magie des procédés que les adultes. On met aussi un point d’honneur à présenter sur le blog, les véritables travaux des enfants, et pas des travaux qu’on aurait retouchés pour améliorer, ou dirigés à notre sauce. Le but, c’est de les mettre en valeur eux, pas nous. L’idée, c’est de partager un bon moment ensemble, pas de faire une performance. C’est pour cela qu’on les prévient toujours en début d’atelier, que ce n’est pas noté.

Atelier St Martin du Bois- SBC

Pourquoi transmettre ?! Une question de continuité ! Tu penses qu’on a appris comment, nous ?! 🙂 On n’a pas été frappé par la « sainte connaissance », un doux matin. On nous a transmis à nous, aussi. C’est le moyen de garder les connaissances vivantes. C’est ce qu’on fait  des milliards d’humains, depuis la nuit des temps.

Pourquoi à deux ? Un homme et une femme, c’est toujours plus rassurant pour les enfants, et ça permet aussi de recentrer les ateliers sur l’essentiel, quand un des intervenants, au lieu  de faire l’atelier, et de dire aux enfants de ne pas jouer avec des pistolets fabriqués en lego, s’en fabrique un aussi, et se met à jouer avec eux.

Selon toi, qu’est-ce que l’argentique apporte de plus que le numérique aujourd’hui ?

Je ne suis pas certain que l’argentique apporte « quelque chose de plus ». Ce sont deux technologies pour atteindre le même but, finalement : interpréter une réalité, avec sa propre sensibilité. Chacun choisit celle avec laquelle il est le plus à l’aise, le plus touché et rien n’empêche d’utiliser et de marier les deux. Beaucoup de gens le font, je le fais aussi. Ce n’est pas une question que je me pose, pour être honnête. Je préfère l’argentique, parce que je suis une personne très manuelle, et que j’ai besoin de toucher les choses, les transformer, pour prendre plaisir, et que j’ai moins de patience, devant les ordinateurs, que ce n’est pas mon fort, tout simplement. C’est une question de confort. Cette question, c’est un peu comme si tu me demandais si je préfère utiliser un marteau ou un tournevis, en atelier, alors que j’ai besoin des deux. Pour moi, ce sont des outils, juste des outils, et une question de pratique, dans le sens « être à l’aise ». La poésie dans tout ça, elle se trouve ailleurs pour moi, pas dans un boitier avec des machins électroniques, ou dans des produits chimiques qui puent.

Street Box Camera – (c) Sébastien Bergeron

Street Box Camera – (c) Sébastien Bergeron

« Je reprends petit à petit mes archives, et vous propose aujourd’hui une nouvelle petite madeleine.
J’avais déjà posté ce portrait il y a deux ans, sans parler du personnage…

Gueule cassée par les accidents de la vie, burinée par le temps et les excès, je l’ai rencontré dans les rues d’Avignon, pendant le festival de théâtre.

Tatouages d’ombre et d’ennui sur les bras, costard nonchalant sur les épaules, et cigarette éternelle entre les doigts, il parlait d’une voix écorchée, mais calme, avec le charme des gens qui ont du vécu.

La plupart des gens restent quelques minutes au stand, lui a passé une partie de l’après-midi à mes côtés.

Dans nos conversations entre-coupées par mon travail de photographe ambulant, une courte anecdote m’a marqué.

Celle de la rencontre avec sa femme, dans sa jeunesse turbulante.

Une journée, sur les routes du sud de la France, Mouss faisait du stop.
Quelques minutes après son arrivée, une belle jeune femme fit son apparition et se mit elle aussi à faire du stop, juste en face de lui, en direction opposée.
Un silence et des regards.

C’est le coup de foudre.

Il lui fit des signes de la main, lui dit de l’attendre ici, et lui fait comprendre qu’il allait trouver une solution pour qu’ils arrêtent d’attendre sur le bord de la route.
Une demi-heure plus tard, il revenait au volant d’une voiture sans clef…
Il s’avança à son niveau et lui dit de monter.
Le problème du transport était désormais réglé.
Depuis ce jour, ils ne s’étaient plus quittés.
Quelques temps après, ils se sont mariés.

Il y a quelques années, la femme de Mouss est partie danser avec un crabe.
Lui, s’est mis à boire ses larmes, puis à boire tout court.

J’ai fait deux portraits de Mouss ce jour-là. Je n’ai gardé que celui-ci.
Le visage dur contrastant avec son regard doux.
Celui d’un homme en survie. »

Mouss, Avignon. Street Box Camera (c) Sébastien Bergeron

Quels sont les artistes/ les artisans qui t’inspirent ?

Je ne lis jamais cette question dans les interviews, les réponses sont toujours un peu branlette.   🙂  Des noms, des noms, des noms…zzzz (ronflements)…zzzzzzz (ronflements)…zzzzz.

Mais évidemment, je suis inspiré par les travaux de plusieurs personnes, comme tout le monde.

Je lis «Zara’s tales » de Peter Beard, en ce moment.

«Zara’s tales » de Peter Beard

Plutôt que de te faire une liste interminable de références, je vais te dire comment avoir des monographies pas chères et se faire une bibliothèque pour quasiment rien.

Les brocantes et Emmaüs. On ne va pas se mentir, les monographies, ça intéresse surtout les gens qui aiment l’art, et les photographes. C’est le cadeau pourri par excellence, à un Noël ou un anniversaire, pour beaucoup de personnes (il faut prendre la chose avec humour). Et ces cadeaux empoisonnés se retrouvent souvent dans les brocantes, et les bacs Emmaüs, à des prix de misère. La plupart du temps, ils sont tous neufs. J’ai découvert beaucoup de photographes comme cela.

Dans ce blog, on parle d’appareils photos argentiques ou numériques qui ont une âme. Quel a été ton premier appareil photo? Peux-tu nous raconter son histoire ?

Mon premier appareil photo était le Canon argentique acheté pendant que je travaillais à l’usine, en 2003. Je ne saurais même pas te redire la référence. Il ne m’a pas marqué plus que cela. Un argentique du début des années 2000.

Le premier appareil qui m’a vraiment plu, parce que je me sentais à l’aise avec, c’était un Pentax MX, que j’avais acheté sur une brocante, pour une misère. Je l’ai toujours. Je l’ai amené en Afrique de l’Ouest, plusieurs fois. Je l’adore. Léger, discret, tout mécanique, et si je le perds ou si on me le vole, je ne pleurerais pas pendant des semaines. Pour les gens, il est plus rassurant, car petit. Il tient dans une poche, en plus ! Après, ça reste un outil, juste un outil pour moi pour tout te dire, ce que ça m’a permis de vivre, ou les personnes que ça m’a permis de rencontrer, à largement plus de valeur à mes yeux.

Sébastien par Issa Samado

Peux-tu nous décrire ton projet en détail ?

Street Box Camera est une petite entreprise qui a pour vocation, de participer à la renaissance et à la démocratisation de la photographie ambulante, comme pratique photographique d’utilité sociale, en facilitant l’accès à des appareils photos artisanaux faits à partir de matériaux recyclés, à des prix abordables.

Une vrai phrase pompeuse de brochure publicitaire, t’as vu ça !  😉

L’idée est là, en tout cas.

Comment t’es venu l’idée/l’envie de Street Box Camera ?

Issa Samado

En 2010, j’ai bossé six mois, dans un zoo, pour financer mon premier voyage en Afrique de l’Ouest. Fin 2010, je suis parti avec plusieurs personnes, en camion, du sud de la France jusqu’au Mali. A Mopthi, au Mali, j’ai rencontré par hasard dans une rue, un photographe ambulant, Issa Samado, qui a changé ma vie de photographe. Pendant ce voyage, j’ai aussi fait la rencontre de Justine. A notre retour, nous avons fabriqué de mémoire notre première chambre ambulante, la chambre ISSA, que l’on a nommé ainsi, en hommage au photographe malien qui nous avait permis de découvrir ce procédé et cette manière de vivre la photographie. Il faut bien comprendre qu’à l’époque, il n’y avait rien sur internet qui parlait ce procédé et de ce type d’appareils. L’envie était donc très spontanée, sincère, limite naïve. Nous avons eu le droit à des réflexions d’une bêtise affolante, au début, de la part de quelques photographes, et d’autres qui étaient émerveillés par la simplicité du truc.

Issa Samado (c) Sébastien Bergeron

Issa Samado (c) Sébastien Bergeron

Le tout premier prototype en 2011 (c) Sébastien Bergeron

Nous avons fait le chapeau, dans les rues, pendant quatre années ensemble, à prix libre, ce qui nous a permis de rencontrer beaucoup de personnes et d’apprivoiser le procédé. Quand on a commencé, on bossait dans les rues, parce que l’on trouvait ça juste tripant, que l’on voulait un peu gagner notre vie avec ça. Le reste, internet, les expos, on s’en foutait royalement. L’idée de remettre le photographe à une place plus humble, anonyme, de faire revivre un ancien métier des rues, de mélanger photographie et nomadisme, d’en faire une pratique socialement ancrée et de gratter quelques billets pour faire tourner tout ça, c’était l’idéal. Avec le luxe de se libérer d’énormément de contraintes techniques, de certaines « obligations » esthétiques. Dormir dehors, se laver dans la rivière, et ensuite, aller travailler dans les rues, faire des portraits à prix accessibles pour tous, rencontrer pleins pleins pleins pleins pleins pleins de gens. Une pratique vivante, nomade, déconstruite, sauvage presque. « Good old days » ! Ça a été fulgurant ! C’est passé tellement vite…

Street Box Camera, c’est venu par hasard, en continuité, des années à faire le chapeau. J’avais construit une dizaine d’appareils, à l’atelier, par pur plaisir et curiosité, pour améliorer le poids, la taille. La dixième, un prototype, je l’ai vendu, à un artiste peintre espagnol, Israël. La onzième, un modèle unique jusqu’à ce jour, a été vendue à Thomas Bohl, un génial photographe d’Avignon. Puis j’ai continué… jusqu’à finir récemment la 98ème. En tout cas, tant que ça marche, que j’y prends du plaisir, je continue.

Street Box Camera

Quelle est la demande la plus folle que tu aies reçue ?

Je n’ai malheureusement pas encore reçu de demande complètement perchée, à mon grand regret. Mais je suis tout ouï pour des demandes loufoques !

Est-ce qu’il y a des choses que tu trouves difficile dans ton travail? Et quelles sont les choses que tu apprécies par-dessus tout ?

J’ai réalisé un désir : être mon propre patron, et vivre d’un travail qui me procure beaucoup de plaisir. J’apprends en autodidacte, j’ai un goût grandissant pour le travail du bois, je travaille à l’heure que je souhaite, quand je le souhaite.  Pour l’instant, je savoure cette chance, car elle ne durera pas éternellement. Elle disparaîtra ou évoluera. J’y réfléchis déjà, de temps en temps. Comme m’a dit une personne passée à l’atelier, on me paye pour « apprendre et progresser ». Ce n’est pas faux. C’est un privilège dont j’ai pleinement conscience.

La seule pénibilité de mon travail actuellement est purement physique. C’est un stigmate classique  : le mal de dos. Autre réalité, la création d’une entreprise artisanale, c’est beaucoup d’incertitudes et énormément de travail.

Une fois la création terminée, savoir qu’une personne va utiliser un de mes appareils pour un travail photographique, pour gagner sa vie, en travaillant dans les rues ou ailleurs, me fait très plaisir. C’est mon gros kif ! En fabriquant un appareil, je rend service à cette personne, qui, elle-même, va donner du sens à mon travail, et aux heures passées en atelier, en plus de permettre de faire vivre un artisan, plutôt qu’une grosse entreprise sans âme. Elle me rend service à son tour. C’est un cercle vertueux.

Le travail manuel est revalorisé depuis quelques années. Nous sommes passés de personnes qui veulent des « chinoiseries » au prix d’une « chinoiserie », à des personnes qui veulent de l’artisanat, aider un artisan, ou une artiste locale, mais… toujours au prix d’une chinoiserie, si possible. Ce n’est pas parfait, mais il y a du progrès. 🙂 Allez dans dix ans, c’est bon, la transition sera faite, on croise les doigts !

Une autre chose, quand une Street Box Camera part pour une destination improbable ! Dernièrement, j’ai vendu une Street Box Camera à une femme au Bangladesh, avec qui j’ai dialogué par vidéo, pour lui montrer l’appareil, en direct de l’atelier. Ça me dépasse. C’est génial.

Street Box Camera

Quel type de client rencontres-tu ?

La quasi-totalité sont des photographes pro ou amateurs avertis, des studios photos, des collectionneurs, et dernièrement un musée de photographie, en Belgique. Je fabrique un produit de niche, par excellence, donc mes « clients » sont à peu près tous les mêmes. Des passionné(e)s ou des curieux de la photographie argentique, qui apprécient l’approche humaine d’un procédé pédagogique et très simple. Depuis un an et demi, cela s’est (un peu) emballé, donc plusieurs profils apparaissent.

Street Box Camera

Quels sont tes prochains projets ?

Une voiture appareil-photo, que je suis en train de finir ! La numéro 100 ! La partie aménagement a déjà été faite, la partie labo est finie, il ne reste plus qu’à monter le système de l’appareil-photo. J’ai travaillé sur ce projet, depuis deux ans, par période.  Je pense que cela sera prêt pour cet été, pour voir large, pour les premiers tests. Et le reste, je garde ça pour moi, pour le moment.

Merci d’avoir répondu à toutes mes questions. On te souhaite de continuer ce travail magnifique !

Vous souhaitez une chambre de rue fabriquée à la main par un artisan? Faites confiance à Sébastien.

Retrouvez Sébastien Bergeron sur la page Facebook de Street Box Camera 

dessin de Sacha Wewiorski

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