Do It Yourself/Procédés anciens

Le papier salé

La technique du papier salé

Dans la grande famille des procédés anciens et plus particulièrement parmi ceux utilisant des sels d’argent, la technique du papier salé est une des plus simples. Mais attention, elle est légèrement plus complexe et plus longue à mettre en oeuvre que le cyanotype ou le procédé Van Dike. Pour le papier salé, vous n’aurez besoin que de deux produits pour préparer votre surface sensible (du sel de table et du nitrate d’argent) mais les étapes de séchage et les précautions à prendre peuvent être délicates. De plus, vous allez devoir fixer votre tirage pour ne pas qu’il continue à évoluer avec la lumière. Pour cela, un seul produit: de l’hyposulfite de sodium. Vous pourrez éventuellement ajouter de l’acide citrique (ou du jus de citron!) pour acidifier la solution de nitrate d’argent que vous aurez préparé. Le nitrate d’argent (26 euros les 25g) et l’hyposulfite de sodium (4,5 euros les 250g) sont disponibles facilement chez des revendeurs de produits chimiques pour labo photo (Disactis par exemple) et même dans certaines pharmacies (!). Il existe beaucoup de variantes de cette technique : avec gélatine, papier albuminé, iodé, noircissement au développement par l’acide gallique, etc. Nous ne verrons pas ces variantes ici. J’ai d’abord voulu tester la version la plus simple avant de monter dans la complexité! 

Un peu d’histoire

Henry Fox Talbot

William Henry Fox Talbot

En 1835, William Henry Fox Talbot réalisait ses premières photographies avec des sels d’argent et plus précisément avec du chlorure d’argent (AgCl) couché sur du papier. Le papier sensible était exposé à la lumière avec un appareil photo jusqu’à ce que l’image soit complètement visible sur le papier. Le temps d’exposition pouvait alors dépasser une heure. On obtenait alors une image en négatif. Puis à partir de ce négatif, on pouvait créer un positif selon le même procédé chimique par « tirage contact ». Le négatif papier pouvait même être enduit d’huile pour plus de transparence.

Il a fallu attendre les débuts du daguerreotype de Louis Daguerre vers 1840 pour que les temps d’exposition diminue drastiquement atteignant ainsi quelques minutes. Talbot, pendant ce temps là, travaillait une version bien plus rapide du papier salé : le calotype, utilisant des sels d’iodure d’argent et un révélateur (de l’acide gallique et du nitrate d’argent). Mais alors, pour le daguerreotype ou le calotype, il n’était déjà plus question d’observer l’image directement sur le papier sensible, on parlait déjà d’image latente et de développement. Alors que Talbot se spécialisait dans les solutions à coucher sur papier, Daguerre lui, travaillait des plaques de cuivre avec de l’iode, de l’argent et du mercure (sympa niveau toxicité…). Le daguerrotype était un procédé permettant d’obtenir une image positive mais malheureusement il n’était pas possible contrairement au callotype de Talbot de reproduire l’image. L’autre avantage du callotype associé au papier salé de Talbot, est que le papier sensibilisé au AgCl était quasiment insensible à la lumière et pouvait être stocké longtemps. Il est alors devenu la technique économique et facile à utiliser pour réaliser des positifs à partir de négatifs transparents. Le tirage du positif par papier salé est devenu partie intégrante du procédé complet de calotypie. Cette technique est un peu l’ancêtre de nos tirages papier d’aujourd’hui. Alors que le daguerreotype est devenu célèbre rapidement, le calotype, lui, a été breveté par Talbot en 1841, ce qui limita pour un temps sa diffusion.

Et pour commencer, une petite vidéo!

C’est quoi le principe ?

La photographie utilise la propriété de certains produits chimiques à se transformer en présence de lumière (exposition aux rayons UV) pour fixer une image. La photographie argentique, comme son nom l’indique, se base sur la formation d’argent métallique. Dans le cas du papier salé et du calotype, il s’agit plus exactement de jouer sur les propriétés photochimiques des halogénures d’argent : chlorure d’argent, bromure d’argent ou iodure d’argent. C’est eux qui vont foncer à la lumière et donner nos fameuses nuances de noir, de marron, …

La technique du papier salé se base sur l’utilisation du chlorure d’argent (schéma ci-dessus). Pour préparer une feuille sensible, il va falloir la recouvrir de chlorure d’argent. Le hic, c’est qu’il est impossible de préparer une solution de chlorure d’argent dans de l’eau pour en badigeonner une feuille de papier, car AgCl est insoluble dans l’eau. Pas de problème, les chimistes de l’époque, comme notre ami William Henry, avait trouvé la solution, préparer deux solutions de sels solubles dans l’eau : le chlorure de sodium (le sel de table) et le nitrate d’argent, qui une fois en contact sur la feuille de papier vont réagir pour donner du chlorure d’argent. Le précipité d’AgCl sera piéger dans les fibres du papier. On dit que le papier sera notre matrice, comme peut l’être une pellicule en polyester, du collodion ou de la gélatine pour d’autres procédés.

solution de nitrate d’argent seul : peu sensible au soleil

ajout de sel de table et exposition au soleil : on voit noircir les sels d’argent

Préparation du papier salé

Le plus long dans la technique du papier salé, ce n’est pas de préparer les solutions, mais de sécher le papier car il doit être séché en tout trois fois! 😀 Heureusement, il n’est absolument pas interdit d’utiliser un sèche-cheveux pour aller plus vite. Seul petit bémol : attention à ne pas souffler directement l’air chaud sur votre papier humide pour ne pas créer des « trous » de sels dans votre feuille.

Si vous êtes patients, je vous recommande fortement de préparer sur plusieurs jours : une nuit pour sécher le papier avec NaCl, une autre nuit pour sécher avec le nitrate d’argent dessus. Vous serez sûrs d’obtenir une couche sensible bien dense et bien sèche.

Nous allons procéder ainsi :

  • Etape 1 : Préparer une solution d’eau salée tiède (40°C) dans une cuvette, immerger nos papiers plusieurs minutes afin qu’ils s’imprègnent de NaCl puis les sécher (ou les laisser sécher à l’air libre).
  • Etape 2 : Ensuite il faudra y déposer la solution de nitrate d’argent (soit avec un pinceau, soit en immergeant de nouveau la surface des feuilles dans une cuvette contenant la solution). Des sels d’AgCl précipitent alors dans les fibres du papier.
  • Etape 3 : Le papier devient sensible à la lumière! Il va falloir de nouveau le laisser sécher ou bien le sécher avec un sèche-cheveux.
  • Etape 4 : Nous sommes prêts pour exposer notre papier à la lumière! Et observer les sels qui se foncent…
  • Etape 5 : Enfin il faudra rincer à l’eau notre papier pour éliminer les sels de AgCl qui n’ont pas réagit et fixer à l’hyposulfite de sodium. Dernière étape assez longue.

 

  • Préparer les solutions et le papier sensible

Tout d’abord, vous allez devoir vérifier que vous avez bien tout le matériel. Les produits que vous allez utiliser ne sont pas toxiques, mais peuvent vous tacher (vous noircir les mains). Utilisez donc des gants quand vous pesez le nitrate d’argent ou quand vous utilisez vos solutions. Travaillez plutôt dans une pièce sans lumière du jour et avec une lumière artificielle atténuée. Enfin, il est important d’utiliser plutôt de l’eau déminéralisée ou distillée plutôt que de l’eau du robinet qui contient des sels minéraux. Vous en trouverez dans les supermarchés au rayon produits d’entretien et repassage.

Vous n’aurez besoin pour cette technique que de très peu de produits chimiques : nitrate d’argent et hyposulfite de sodium. Vous pouvez vous les procurér chez Disactis comme d’habitude. Attention! Le nitrate d’argent est un peu cher et toutes les eaux que vous aurez souillées avec doivent être récupérées dans un bidon. On ne jette aucune solution dans l’évier!

Préparation de la solution d’eau salée

Tout d’abord remplissez une casserole avec 1L d’eau déminéralisée et faites la chauffer. Puis ajoutez 20g de sel de table dans la casserole. Versez ensuite cette eau salée chaude dans une cuvette un peu plus grande que votre feuille de papier. Vérifiez la température avec un thermomètre : il ne s’agit pas de vous bruler! Elle doit être à peu près à 40°C.

Du sel de table fera très bien l’affaire

pesez 20g de sel pour 1 litre d’eau distillée

 

 

 

 

Remplir la cuvette d’eau chaude et salée

Contrôler la température : environ 40°C

Prenez ensuite votre feuille de papier type papier canson et plongez la dans l’eau salée. Vérifiez qu’il n’y a pas de bulles. Laissez la flotter ainsi 3 minutes environ puis sortez la. Égouttez la grossièrement et faites la sécher avec une pince à linge sur un fil. Quand elle sera un peu plus sèche, vous pouvez la sécher au sèche-cheveux.

Plonger la feuille de papier dans le bain salé

Préparation de la solution de nitrate d’argent

Maintenant que votre feuille salée est sèche. Nous allons y déposer la solution de nitrate d’argent. Deux possibilités : préparer une « cuvette » de solution où nous allons plonger de nouveau notre feuille de papier, ou bien préparer une plus petite quantité de solution et l’ajouter au pinceau. La deuxième possibilité est plus économique en nitrate d’argent qui est un composé assez cher. J’ai donc opté pour cette option!

Ma solution de nitrate d’argent n’est pas très sensible à la lumière

Pour préparer la solution de nitrate d’argent, je pèse avec des gants 10g d’AgNO3 puis 0,5g d’acide citrique dans un bol (ci-dessus). J’ajoute ensuite 100 ml d’eau distillée et je mélange pour obtenir une solution bien homogène et aucun cristal insoluble.

Ici, une variante existe! Vous pouvez également peser 100g de nitrate d’argent, préparer 1 L de solution et la placer dans une cuvette. Enfin totalement immerger votre papier salé ou bien le laisser flotter sur la surface de votre solution afin qu’il s’imprègne de votre solution d’argent. Deux inconvénients à cela : la quantité de nitrate d’argent utilisée est plus conséquente et votre NaCl va légèrement se dissoudre dans votre nouveau bain. Mais à vous de tester!

Je vais pouvoir maintenant badigeonner la feuille salée avec cette solution à l’aide du pinceau. Attention : placez vous dans une pièce à la lumière faible car vous allez former des sels de chlorure d’argent, bien plus sensible que le nitrate d’argent.

On badigeonne la solution de nitrate d’argent au pinceau en lumière faible

Votre papier sensibilisé où l’on distingue un précipité blanc à la surface : le chlorure d’argent AgCl

  • Préparer vos négatifs

Le papier salé est un procédé négatif. Vous allez donc devoir imprimer des négatifs de vos images à tirer de la taille que vous désirez sur des feuilles transparentes afin d’en obtenir des positifs. Je vous explique comment faire dans le procédé cyanotype. Vous aurez également besoin d’un dispositif pour maintenir fermement le négatif  sur la surface sensible. Pour ma part, j’utilise un cadre photo avec une vitre en verre. Cela maintient très bien le négatif bien en contact avec la feuille de papier sensible.

  • Exposition à la lumière

En lumière faible et après avoir vérifié que votre papier est bien sec « à coeur », placer votre négatif, le papier sensibilisé et maintenez les fermement l’un contre l’autre. L’idéal, c’est d’utiliser un cadre photo. La lumière passera à travers le verre et le papier sensible sera bien en contact avec le négatif. Si ils ne sont pas bien maintenus ensemble ou qu’il « gondole », vous allez perdre en netteté des détails. votre image paraîtra « floue ».

Exposition au soleil

Maintenant vous allez pouvoir exposer au soleil votre montage : soit en plein soleil, soit légèrement à l’ombre. Comptez des temps différents : de 5 à 15 minutes et en fonction de la luminosité ambiante et de la saison. Au fur et à mesure votre papier va prendre de jolies couleurs rouge-brun, comme sur l’image ci-dessous. Contrôlez l’intensité et arrêtez vous quand vous le souhaitez. Sachez cependant que l’intensité diminuera un peu au rinçage/fixage.

Après 15 minutes à l’ombre mais par une journée ensoleillée du mois de mai

Vous pouvez maintenant retournez dans une pièce sombre, enlever le négatif et admirez le résultat! Des tons chauds et de très jolis détails.

On enlève le négatif

Les couleurs rose-marron caractéristiques d’un papier salé avant rinçage/fixage

Et on enlève le négatif!

Les couleurs rose-marron caractéristiques d’un papier salé avant rinçage/fixage

Les couleurs rose-marron caractéristiques d’un papier salé avant rinçage/fixage

Les couleurs rose-marron caractéristiques d’un papier salé avant rinçage/fixage

  • Rinçage et fixage

Le rinçage et le fixage sont très importants pour que votre tirage perdure dans le temps! Vous allez donc devoir y faire très attention. Sinon? Votre tirage continuera de foncer à la lumière et vous perdrez totalement vos contrastes. Prévoyez deux cuvettes : une remplie d’eau distillée et une qui contiendra la solution de fixateur. Tout d’abord, nous allons remettre les gants et peser 200g d’hyposulfite de sodium. Placez vous ensuite dans une pièce bien aérée pour jeter l’hyposulfite de sodium en pluie dans votre cuvette contenant un litre d’eau distillée. L’hyposulfite de sodium peut avoir une odeur légèrement entêtante. Une fois terminé, n’oubliez pas de récupérer votre bain dans votre bidon de récupération. On ne jette toujours rien à l’évier! 😉

Peser l’hyposulfite de sodium avec des gants

La cuvette de gauche contiendra de l’eau claire pour rincer et celle de droite la solution de fixateur. Dans un premier temps, nous allons rincer notre tirage en le laissant flotter dans notre cuvette d’eau claire. Vous allez alors voir apparaître un précipité blanc : il s’agit du chlorure d’argent qui n’a pas réagit. Votre tirage est encore fragile, manipulez le délicatement. Mais attention, vous devez absolument rincer votre tirage jusqu’à ce que l’eau soit totalement claire. Videz votre cuvette et recommencez plusieurs fois. Il ne doit plus rester de sels d’argents sensibles à la lumière.

Les deux cuvettes pour le rinçage et le fixage

Précipité de sels d’argent après rinçage

Couleurs obtenues après rinçage abondant à l’eau claire

Maintenant, il va falloir de nouveau plonger notre tirage dans notre bain fixateur et le laisser 8 à 10 minutes. Agitez de temps en temps la cuvette.

On plonge ensuite le tirage dans l’hyposulfite de sodium pour fixer le tirage. Temps de fixage : 8 à 10 minutes

Couleurs obtenues dans le bain de fixation

Enfin, nous allons terminer cette longue étage de rinçage/fixage par un rinçage à grande eau de 15 minutes. Ce dernier rinçage sert à enlever l’hyposulfite de sodium en excès qui risquerait de complètement jaunir votre tirage.

Dernier rinçage de notre tirage : 15 minutes

Voilà, c’est terminé! Vous allez pouvoir laisser sécher une dernière fois votre tirage et admirer les résultats!

Tirage au papier salé : terminé!

Pour aller plus loin :

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