Pellicules/Reportage

L’histoire de Polaroid : Impossible Project et Polaroid Originals #2

Connaissez-vous Polaroid? Bien entendu! Les fameux pola que nous agitions frénétiquement quand nous étions enfants et dont les couleurs  disparaissaient littéralement avec le temps dans nos albums de famille …  Ceux-là même! Vintage par excellence, la photo instantanée, même si elle n’a pas toujours été au top des ventes, est toujours restée dans nos cœurs. Le petit côté magique de la chimie! Le petit miracle de la photo qui apparaît dans le carré blanc. Et ça tombe bien, car c’est en septembre dernier (2017) que la société Polaroid renaît de ses cendres pour devenir Polaroid Originals dont l’embryon n’était autre qu’Impossible Project. Faisons le tour de la jolie histoire de cette renaissance, aventure humaine, fruit des innovations de plusieurs scientifiques et entrepreneurs depuis 1948. Propos d’Eglantine Aubry recueillis au Salon de la Photo 2017 sur le stand de Dans Ta Cuve! et recherches personnelles.  Après l’épisode 1 de la saga, voici l’épisode 2! 

Retour sur l’épisode précédent : Polaroid est dans toutes les maisons. L’instantané s’est démocratisé. Dans la police, il permet de photographier des scènes de crimes. On l’utilise chez les paysagistes. Et même quand vous devez faire un constat pour votre voiture, seules les photographies instantanées sont acceptées car elles sont impossibles à retoucher. Un succès incroyable !

Faillite et renaissance 

En 2000, c’est l’explosion de la photographie numérique. Polaroid n’y croit pas, fait de mauvais choix stratégiques et loupe le tournant. C’est la faillite. Il ne reste plus qu’à envoyer à la casse ou à revendre en pièces détachées les lignes de production des Pays-Bas.

En juin 2008, l’usine d’Enschede ferme (ville industrielle à l’est des Pays-Bas [ndlr]), après une longue agonie. Tout le monde se retrouve au chômage ou en préretraite, sauf une équipe de quatre personnes, dirigée par le directeur technique, André Bosman, 55 ans. Depuis fin 2007, André est chargé de démanteler les installations, de vendre ce qui est vendable et de détruire le reste : « Une tâche éprouvante, j’avais consacré vingt-huit ans de ma vie à cette usine. »

Mais à 1000 km de là, à Vienne en Autriche, un homme se bat pour sauver le film instantané Polaroid. Il s’appelle Florian Kaps. Florian a 39 ans, est spécialisé dans la création de sites web et de communautés en ligne. Il a déjà participé au lancement de la communauté Lomo. Il se voue de passion pour l’argentique et crée deux sites web : Polaroid.net et PolaPremium.com (boutique en ligne où il revend des appareils d’occasion).

« Je les trouve sur eBay et par petites annonces, où j’achète des lots d’invendus. J’ai même récupéré gratuitement les appareils Polaroid de la police viennoise, qui passait au numérique. Je les fais réviser, et je les revends de 80 à 300 euros selon le modèle, avec une garantie d’un an. »

Florian Kaps

Florian essaie de négocier un partenariat avec la direction de Polaroid, en vain. En 2005, la société avait été rachetée par le financier Tom Petters« Il avait décidé dès le départ de casser l’outil industriel, affirme Florian, il voulait juste exploiter la marque pour vendre des imprimantes et des téléviseurs. » Capitalisant sur l’image sympathique de la marque aux films instantanés que le monde entier aime spontanément secouer pour révéler au plus vite le cliché, les derniers propriétaires de la marque Polaroid se sont donc amusés à coller ce nom sur à peu près tout et n’importe quoi : des APN compacts et des APN instantanés (ce qui reste assez logique), des vêtements (pourquoi pas), des traceurs grand format (admettons…), une action-cam (hum, d’accord…), des smartphones bas de gamme (bof), des téléviseurs (euh…), des drones (mais… mais…), des verres à shots (pourquoi ? Pourquoi ?!) (propos recueillis sur les numériques.com).

Faute de mieux, Florian devient distributeur de pellicules sur Internet. A ce titre, il reçoit en juin 2008 une invitation pour la « Fête de fermeture » de l’usine d’Enschede. Pris d’une inspiration subite, il décide de faire le voyage, pour rencontrer André Bosman. Le samedi soir, devant une bière, Florian fait à André une proposition folle : créer ensemble une start-up qui s’appellera Impossible, trouver l’argent pour acheter les machines, et faire redémarrer l’usine. D’abord abasourdi, puis sceptique, André se laisse gagner par l’enthousiasme de Florian. Le lundi matin, il se précipite à l’usine et ordonne à l’équipe d’arrêter la démolition.

Petite parenthèse amusante… Le fameux Tom Petters (photo ci-contre) a écopé d’une peine de 50 ans de prison dans le Leavenworth pour fraudes. En effet Tom était à la tête d’une organisation bien spécifique : un système de Ponzi. Le même système pour lequel Bernard Madoff a été inculpé. Il s’agit d’une organisation qui verse aux investisseurs existants de l’argent versé par de nouveaux investisseurs, plutôt que des bénéfices réels. Fin de la parenthèse. 

Commencent alors des négociations tortueuses avec Polaroid, qui finit par accepter de vendre ce qui n’a pas encore été détruit. Entre-temps, aux Etats-Unis, Tom Petters a été emprisonné pour escroquerie dans une autre affaire, Polaroid a été mise en redressement judiciaire. A Enschede, le promoteur qui avait racheté les murs loue à Impossible l’un des bâtiments, à prix de faveur. A Vienne, Florian réussit à trouver 1,2 million d’euros, juste assez pour se lancer : « Mes investisseurs sont des amis et des passionnés de photo analogique. L’un d’eux a hypothéqué sa maison pour financer son apport. » L’étape suivante consiste à réunir une équipe capable de mener à bien cette entreprise. Or, Impossible ne peut se permettre d’embaucher qu’une dizaine d’hommes à leur salaire antérieur. André établit une liste de vétérans qu’il connaît bien, des hommes compétents et dotés d’un solide esprit d’équipe. Et là, surprise : les dix premiers contactés acceptent tous de se lancer dans l’aventure. En savoir plus sur Le Monde.

  • Benny Evers, machiniste, 56 ans dont trente-deux chez Polaroid, cherchait du travail, car l’assurance-chômage l’y obligeait, tout en sachant qu’il ne trouverait rien.
  • Paul Latka, 51 ans, informaticien, avait mal vécu son licenciement : « Quand on a annoncé la fermeture de l’usine, je suis rentré et j’ai pleuré. » Il avait trouvé un emploi dans un centre de distribution de vêtements : « L’ambiance était chaotique, les chefs se faisaient la guerre. Je devenais dépressif. »
  • Martin Steinmeijer, 51 ans, chimiste, était en convalescence après une opération du coeur. Malgré sa maladie, pour éviter le chômage, il avait passé un concours afin de devenir prof de chimie : « J’ai réussi, mais je n’avais pas la vocation. En fait, l’enseignement me faisait peur. »
  • Gerard Kamphuis, 56 ans, électricien, avait réussi à se faire embaucher avec un bon salaire par une entreprise de travaux publics. Pourtant, comme ses camarades, il ne résiste pas à l’envie de se lancer dans une aventure si incertaine. Benny résume l’état d’esprit général : « L’argent, on s’en moque, nous faisons ça pour le plaisir. Réussir l’impossible, à nos âges, quoi de plus excitant ? »
  • Le seul à se faire désirer fut Kees Teekman, 59 ans, ingénieur« J’avais enfin réussi à me faire à l’idée que l’usine allait disparaître. Quand André m’a demandé de revenir, je venais de mettre à la poubelle la moitié de ma documentation personnelle. J’ai hurlé : pourquoi tu n’es pas venu plus tôt ? Toutes mes émotions ont resurgi, c’était très stressant. » Après une petite crise intérieure, Kees a rejoint ses amis : « Si nous réussissons, je ne dessoûlerai pas pendant une semaine. »

Je vous conseille l’excellent article : http://leboitierphoto.com/photo-polaroid-comment-ca-marche/

Impossible Project

Le défi est immense pour Florian dit le « Doc »: sauver le film intégral, rénover et gérer les systèmes électroniques des années 80, réinventer la chimie. La société The Impossible Project est officiellement créée en octobre 2009 et il faudra attendre 2010 pour que les premiers films, PX 100 et PX 600 Silver Shade, sortent. Le premier film noir et blanc est loin d’être au point : il tire plutôt sur le marron et la photo disparaît rapidement. Aie.

Ce n’est que le début heureusement. Bien que reprenant le format Polaroid, ces produits n’ont plus rien en commun avec ceux d’origine, avec plus de 40 nouveaux composants. Il faut dire que les normes des industries chimiques se sont durcit en terme de sécurité, notamment avec REACH. Stephen (Steve) R. Herchen (doctorat de chimie organique au MIT et membre du prestigieux editing board du Journal of Organic Chemistry) sera l’un de ceux qui apportera le plus d’innovations dans la chimie après également 30 ans dans la marque ZINK imaging technology (filiale de Polaroid). Les premiers films se sont surtout écoulés auprès des fans et non du grand public. Les ventes ont ajouté des fonds à l’entreprise pour continuer ses recherches. La qualité sera enfin au rendez-vous en 2013.

Une version exotique d’un film couleur par Impossible Project

C’est alors qu’Impossible sort son premier appareil photo : le I-1. Esthétiquement parlant, Impossible I-1 rappelle beaucoup les anciens Polaroïd, avec des lignes beaucoup plus modernes. Même chose du côté de sa fiche technique puisqu’il est équipé d’un système autofocus ainsi que d’un flash annulaire capable de s’adapter aux conditions de prise de vue. L’appareil intègre aussi une batterie et un port USB. Il servira à le recharger. En outre, il embarque un module de communication Bluetooth et il sera ainsi capable de dialoguer avec un terminal sous iOS. Mieux, le photographe pourra en plus installer une application afin de prendre le contrôle de l’appareil à distance. L’outil intégrera même des réglages créatifs. L’appareil reste néanmoins assez cher : 300 euros à sa sortie.

l’appareil photo instantané I-1 d’Impossible Project

Petit à petit, Impossible devient la marque des hipsters, des jeunes cools en mal de vintage (un peu comme lomography). On la retrouve dans les magasins bobos parisiens. Là où on achète des nœuds papillons en bois, des platines vinyls et des têtes d’animaux en origami (Fleux par exemple). Promis, nous n’oublierons pas la boutique Impossible Project, rue Charlot à Paris, près de République. Une boutique charmante, dans une ancienne boucherie. On y achetait nos cartouches comme on allait acheter un sandwich libanais bien frais. Après 5 ans de bons et loyaux services, la boutique est maintenant fermée. Cependant rassurez-vous, Impossible Project ne vous abandonne pas, l’équipe française reste à votre disposition par mail pour toutes demandes à cette adresse : paris@the-impossible-project.com. Le SAV, sera quant à lui, assuré par l’équipe berlinoise joignable à service@the-impossible-project.com. Oubliez vos vieux cours d’allemand, ils sont francophones !

Boutique Impossible Project, 77 rue Charlot Paris

En 2012, Wiacezlaw «Slava» Smolokowski, un magnat de l’industrie de l’énergie qui a fondé l’une des plus grandes sociétés de négoce de matières premières, devient propriétaire  de 20% de The Impossible Project après avoir été persuadé par son fils Oskar (il devient donc actionnaire majoritaire). En 2014, Oskar Smolokowski prend ses fonctions en tant que PDG de The Impossible Project alors qu’il n’a que 20 ans. Le changement de propriétaire a fait très peu parlé. Il faut dire aussi qu’Oskar ressemble plus à un ado qu’à un PDG. C’est alors que le 5 mai 2017, un groupe d’actionnaires (les Pohlad) mené par la famille Smolokowski rachète 100 % des parts de la Polaroid Corporation.

Oskar Smolokowski

Fait amusant : le rachat des outils de production des films instantanés Polaroid par Impossible Project en 2008 aura coûté 3,1 millions de dollars alors qu’en 2014, la famille Pohlad a déboursé 70 millions de dollars pour devenir actionnaire majoritaire de la Polaroid Corporation.  Les termes du contrat de la passation de pouvoir entre les Pohlad et les Smolokowski (et ses partenaires) n’ayant pas été divulgués, impossible de se prononcer sur le montant de la transaction ni sur les ambitions concrètes des nouveaux venus.

Oskar Smolokowski

Au revoir Impossible Project, bonjour Polaroid Originals

C’est alors qu’en septembre 2017, nous apprenons le changement de nom : adieu Impossible Project, bonjour Polaroid Originals! Un des points importants de cette annonce, en dehors du changement de nom, concerne le lancement d’un nouvel appareil, le Polaroid OneStep 2. Le modèle One Step, créé par Polaroid en 1977, il y a tout juste 40 ans, était un des boîtiers emblématique de la série 600. Connu et reconnu pour sa simplicité d’utilisation, ce boitier avait remporté l’engouement du grand public. Polaroid Originals remet au goût du jour cet appareil, avec une version qui conserve le charme vintage du One Step premier du nom, mais lui ajoute des nouveautés.

Le Polaroid OneStep 2 conserve très largement la simplicité d’utilisation qui caractérisait son prédécesseur, mais bénéficie de quelques fonctions intéressantes :

  • Flash intégré
  • Retardateur
  • Compteur de vues qui prend la forme de deux rangées de LED et signalent le nombre de poses restant dans la cartouche
  • fonctionne avec le film i-Type utilisé par l’appareil Impossible I-P, et avec le film 600.
  • Il est alimenté par une batterie interne, rechargeable par USB.

En plus du petit nouveau, les anciens, les « vintages » sont disponibles en version originales et restaurés sur le site internet de la marque. De plus, le prix du OneStep 2, autour des 120€, le positionne comme un appareil nettement moins coûteux que l’I-P, donc plus accessible par le grand public. Il est aussi susceptible d’entrer en concurrence avec la gamme des appareils Instax de Fujifilm. Le prix des consommables reste toutefois largement en faveur de ces derniers, puisque les cartouches de film 600 ou bien i-Type consommées par le One Step 2 (les mêmes que pour l’appareil précédent d’Impossible Project, le I-1) coûteront pas moins de 16€. Avec 8 photos par recharge, chaque pose coûte pas moins de 2€. Le nouveau site, eu.polaroidoriginals.com présente ce nouvel appareil, et met également en avant la dernière génération de films destinés aux différents types d’appareils Polaroid. Leur chimie a une nouvelle fois été revue. Mais attention, ne vous mélangez pas les pinceaux! Les nouvelles cartouches ne fonctionneront pas avec les anciens appareils comme les Impulse car ils ne contiennent plus de piles. Un petit progrès écologique que l’on salue.

Longue vie à l’instantané! 

Pour aller plus loin 

4 réflexions sur “L’histoire de Polaroid : Impossible Project et Polaroid Originals #2

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